La Posture de l’Arbre, Vrksasana

Article écrit par Karine Nivon, paru dans Infos Yoga, N° 99, octobre/novembre 2014

Il était une fois, un temps où tous les humains étaient bons et honnêtes. A cette époque, un arbre, appelé Kalpa Vriksa, doté du pouvoir d’accomplir les voeux de chacun, demeurait sur la terre.

Les humains n’avaient pas besoin de posséder quoique ce soit puisqu’ils pouvaient simplement s’adresser à l’arbre pour avoir tout ce qu’ils désiraient.

Puis, peu à peu les humains devinrent mauvais et malhonnêtes, et, de ce fait, l’arbre magique disparut de la surface de la terre.

Est-ce que, de nos jours, les arbres qui jalonnent notre chemin ne satisfont pas nombreux de nos souhaits ? Ils nous offrent leurs fleurs, leurs fruits, leur bois, leur ombre… Ils servent d’abris pour les oiseaux et d’autres animaux. Les arbres protègent aussi les sols de l’érosion et permettent la circulation aquatique autour de le terre, en pompant l’eau et en la libérant dans le ciel. Que de présents !

Comme les arbres, les postures de yoga amènent aussi de nombreux bénéfices : la santé, la force, la souplesse, la concentration, la grâce…, fruits d’une pratique régulière.

Rentrer dans la posture de vrksasana, voyage intérieur à la rencontre de la majesté de l’arbre qui nous habite ; une expérience initiatique pour celui qui s’y abandonne !

L’étymologie du terme vrshasana désigne d’une part, l' »arbre » par sa racine « vrksa » et d’autre part « posture » par sa terminaison « asana » ce qui signifie conjointement « la posture de l’arbre ».

Au départ, la symbolique de l’arbre ramène au sacré et à sa nature, suit la pratique approfondie de vrksasana accompagnée de différentes combinaisons plus ou moins poussées, voire spécifique pour les enfants. Dès lors, les fruits de la pratique de vrksasana peuvent être récoltés ! 

Symbolique 

L’arbre est au centre de la cosmologie et constitue un élément important du caractère sacré de la nature. Les indiens d’Amérique du Nord appellent les arbres « le peuple debout ». Tout comme les hommes, ils sont vivants et dotés d’une conscience. Ils représentent le lien entre le ciel et la terre : ils se nourrissent de la Terre-Mère et puisent leur énergie du soleil. Les arbres sont les gardiens de la planète dont ils purifient l’atmosphère. La vénération de la nature et de ses forces cachées relie l’être humain à l’univers et permet l’échange, le don et le contre-don.

Depuis des temps très anciens, les arbres sont rattachés aux dieux et aux forces mystiques de la nature. Certains peuples ont leur arbre sacré comme le frêne, Ygdrasil pour les Scandinaves, avec des caractéristiques et des attributs particuliers fondés sur des propriétés naturelles parfois occultes. En effet, certains arbres ont la réputation d’être des sites de guérison comme le sycomore à Héliopolis en Egype, considéré comme l’Arbre de Vie, en vertu de sa sève précieuse. Il était jadis consacré à Hathor et aujourd’hui en ce même endroit, il l’est à la Vierge Marie. 

D’autres se sont révélés comme des sites d’éveil spirituel, ainsi le pippâl devint le ficus religiosa, depuis que Gautama Bouddha atteignit le Nirvana à son pied. (voir illustration) Des personnes attachent des bandes d’étoffes  aux branches qui font office de drapeaux de prière. A Bali, des banians gigantesques sont vénérés pour leurs âmes, entourés de tissus, des offrandes sont déposées à leur pied chaque jour. (voir photo)

Chaque continent a vu apparaître des versions du sacré qui s’expriment par des pratiques spécifiques en rapport avec une culture, une géographie, un climat, un mode de vie donné. Dans la plupart des formes d’animisme, on retrouve une conception similaire de l’équilibre cosmique, une même approche du divin et de l’Univers, à savoir l’universalité sous la diversité. Cette sensibilité archaïque est le socle des mythes fondateurs de nos cultures. Dans la genèse « L’Eternel-Dieu fit pousser du sol toutes espèces d’arbres, beaux à voir et propres à la nourriture ; et l’arbre de vie au milieu du jardin, avec l’arbre de la connaissance du bien et du mal… ». (voir illustration) La mystique de Kabbale représente l’Arbre de Vie, comme la représentation des lois de l’univers. (voir illustration)

Tant un symbole fort qu’universel, l’expression de l’axe vertical, de la manifestation de l’être et du monde et de leur va et vient entre le manifesté et le non manifesté. Shri Mahesh parle de Vrksasana,  » Depuis les origines les plus lointaines du monde, l’homme s’est identifié à l’arbre et en a fait le symbole de la totalité de son être. Le yoga ne sépare l’homme ni de la terre, ni du ciel. Les deux sont en lui, et dans cet exercice l’homme les réunit symboliquement… » Selon le principe d’équivalence entre le microcosme et le macrocosme… dans cette posture, la réunion du ciel et de la terre est tout aussi symbolique que vivante, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. 

Non seulement, le tronc de l’arbre figure la verticalité, du l’axe terre et ciel, mais aussi témoigne de son âge et de sa mémoire. En effet, la longévité des arbres est remarquable, certaines espèces vivent des siècles, voire plus de mille ans, gardant le souvenir des saisons, des changements climatiques dans leurs anneaux annuels et des générations qui passent. C’est ainsi la manifestation du témoin, de la stabilité, de l’immobilité et de la robustesse ! De la même façon, notre axe est le tronc, constitué de 7 chakras principaux qui forment l’Arbre Chakrique…, passons donc à la pratique !

L’Arbre de Vie de la Kabbale
Le tronc d’un badian à Bali, entouré de tissu


L’Arbre de la Connaissance, dans le Jardin d’Eden
Gautama Bouddha, sous un ficus religiosa

Pratiques

Vrksana se décline en plusieurs versions, avec divers pranayama, différents centres de concentration possible ainsi qu’une pratique appliquée aux enfants. Elles induisent des  expériences différentes tant sur la structure que sur la circulation de l’énergie. 

Préparation 

Posture de départ : en tadasana (la posture de la montagne) debout, les 2 pieds ancrés au sol, les bras placés confortablement le long du corps, ventre tenu et nuque étirée, imaginer ce que c’est d’être un arbre, de remplacer la peau par de l’écorce ; d’avoir des racines qui s’étendent dans le sol depuis les pieds, poussant entre les petites pierres et à travers la terre, puisant l’eau et ressentir la verticalité de son tronc et ses branches qui s’étire dans le ciel pour mieux capter l’énergie du soleil… 

Prendre la posture 

En général, il convient de commencer en prenant appui sur la jambe droite.

Fixer un point devant, amener le poids du corps sur la jambe d’appui, la plante du pied doit être relaxée, les orteils aussi.

Plier le genou gauche et placer le pied gauche sur la cuisse droite sur une expiration.

La plante du pied de la jambe pliée peut être placée contre la face intérieure de la cuisse droite, talon au périnée, orteils dirigés vers le sol, ce qui est la forme la plus accessible ou amener le dos du pied sur le haut de la cuisse en « demi-lotus ». 

Dans ce même temps d’expire placer les bras et les mains dans la position choisie : soit en anjali mudra : les mains jointes devant la poitrine et les bras parallèles au sol, ou bien dans le dos, soit les mains jointes les bras tendus au dessus de la tête, soit  les bras écartés en balancier avec jnana mudra (pousse et index joints), voir la gestuelle de Gomuk ou à celle de Garuda 

Quitter la posture sur une expiration et changer de côté.

Finalement, quitter la posture sur une expiration et relâcher en tadasana, debout les bras détendus ou bien relâcher tout vers l’avant, les bras, les épaules, la nuque,en padangustasana. 

Indication

Cette posture est exigeante, tant sur le plan du corps, du souffle que de la concentration.

Une grande précision : un aplomb impeccable, l’étirement de l’axe, sans contraction ainsi qu’un lâcher prise et une grande détente sont demandés.

Le moindre affaiblissement de l’attention est sanctionné par une perte d’équilibre.

Durée 

Maintenir l’arbre au moins 3 minutes sur chaque jambe et aller jusqu’à un gatica soit 24 minutes, pour voir apparaître les plus beaux fruits de cette pratique. 

Centre(s) de concentration

Les 3 grantis sont les 3 grands noeuds de l’existence inhérents à toute notre espèce humaine. (Muladhara : Brama granti, l’animalité, à la base de la colonne – Anahata : Vishnou granti, le noeud de la personnalité, au milieu de la poitrine – Ajna : Rudra granti, le noeud de l’intelect, au milieu du front)

La concentration s’effectue soit dans le ventre qui est le centre de l’équilibre physiologique, la charnière du corps soit au niveau subtil et se place sur l’un des trois grantis voir les trois ensemble. 

La respiration accompagnent l’activation du centre en passant par lui ou des centres en les reliant.

Pranayama

– Rythmes classiques : Le souffle doit être rendu plus subtil grâce à Ujay (le souffle victorieux), en respectant une expiration toujours 2 fois plus longue que l’inspiration, avec une suspension de souffle (kumbaka) soit antar kumbaka (à poumons pleins) 1/4/2 soit bahir kumbaka (à poumons vides)1/2/4 ou les deux, le souffle carré 1/1/1/1.

– Rythmes aménagés : Si les rétentions sont encore trop difficiles, « à l’impossible nul n’est tenu ! », il est possible d’aménager les rythmes en appliquant 1/2, voir 1/2/2.

– Le bhastrica (souffle de forge) peut être utilisé.

– Si l’on recherche une purification des nadi ida et pingala, il est adapté de pratiquer surya bedhana (le souffle solaire), en appuyant sur la narine gauche quand on est en équilibre sur la jambe droite et candra bedhana (le souffle lunaire, en appuyant sur la narine droite, en équilibre sur la jambe gauche.

– Il est possible d’utiliser un souffle en 8 pour relier les 3 grantis, avec arrêt de souffle dans la base, le coeur et front. 

– Selon le choix du noeud :  Brama granti : souffle avec respiration complète, Vishnou granti : souffle thoracique uniquement,  Rudra granti : souffle subtil vers un non souffle.

Mantra

On emploie généralement le mantra SO à l’inspiration, HAM à l’expiration. Dans surya bedhana, c’est RAM et dans candra bedhana c’est YAM. En non souffle le son OM est dit mentalement en continue voir en continu. 

Mudra et Bandha

Dans tous les cas, maintenir mula bandha avec fermeté, en effectuant une contraction de l’anus.

Les différents mudra des mains, des yeux, de la langue, et des différents souffles qui accompagnent cette posture sont en fonction du choix du ou des centres choisis, voici quelques propositions :

– Muladhara : les bras écartés avec jnana mudra, le regard tourné vers le bas, la langue appuyée sur le palais avec la pointe contre les incisives du haut.

– Anahata : Anjali mudra devant la poitrine ou dans le dos ou bien avec la gestuelle de Gomuk ou de Garuda, le regard à l’horizontal, la langue en kaki mudra (en tuyau).

– Ajna : les mains sont jointes, les bras étirés vers le ciel, le regard au dessus de l’horizon et la langue retournée au palais en kechari-mudra. 

Il est également possible de fermer les yeux et d’employer les convergences oculaires : en nasagra drishti (bout du nez) en lien avec la base, en brhumadia drishti (point entre les yeux) dans le coeur, en shambavi drishti (point au milieu du front), dans le ajna. Dans ce cas, le regard se porte intensivement sur un point intérieur, et il est préférable de rester à proximité d’un mur ou en s’appuyer sur un bâton au sol pour commencer.

On peut aussi introduire jioti mudra (le geste de la lumière) en bouchant les yeux et les oreilles, avec appui au niveau d’un coude ou d’un genou pour commencer. L’arbre devient alors une pratique de pratiara (retournement des sens).

Autre version pour les enfants :

La naissance d’un arbre :

S’installer dans la position de la « petite graine » assis, les fesses sur les talons, le front sur le sol et les bras détendus le long du tronc. 

C’est le début du printemps. La petite graine commence à germer. Dérouler le plus lentement possible, le tronc, les épaules puis la tête. 

Lentement une jeune pousse surgit de terre. Se redresser tout doucement.

La jeune pousse, au début de l’été, se transforme déjà en arbrisseau. Se mettre petit à petit debout.

Ressentir les racines qui s’enfonce dans la terre, et nous donne la force de tenir debout.

Le petit arbre commence à se déployer, une grosse branche pousse sur le côté. Le pied monte tout en haut de la cuisse et se pose à l’intérieur de la cuisse ou en demi-lotus et les bras s’élèvent vers le ciel, comme les branches de l’arbre qui se déploient. 

Grace à ses racines solides, l’arbre peut résister au vent d’automne ou se laisser caresser. Les bras, les branches bougent avec le vent qui souffle, et le tronc reste en équilibre grâce à la profondeur de ses racines. 

Puis, le froid arrivant la sève se retire des branches jusqu’au tronc en ramenant les mains jointes vers la poitrine. Et la sève descend dans le tronc jusque dans la terre, redescendre au sol tranquillement, et finalement se blottir sous la terre, pendant l’hiver, comme la petite graine.

Recommencer de l’autre côté. 

Fruits de la pratique

L’arbre est une grande posture d’équilibre, d’immobilité et de verticalité qui exige une attitude détendue et une présence sans faille tant dans le corps que dans le souffle et l’esprit ce qui en fait une pratique majeure dans le hatha-yoga.

D’un point de vue physiologique, sa pratique régulière accroit la stabilité, renforce les jambes, enseigne la détente.

Cette attitude oblige une gestion du souffle bien plus profonde, bien plus stable dans l’endurance.

Sur le plan énergétique, la latéralité de la pratique permet de stabiliser puis d’immobiliser les courants de gauche et de droite, dans ida et pingala, en pacifiant leurs contenus. Elle ouvre ainsi la voie du milieu, shushumna, cette voie royale qui donne accès aux 3 grands noeuds, les ouvre, les apaise et permet ainsi de trouver l’équilibre grâce à la suspension des tiraillements opposant prana et apana qui entretiennent l’agitation émotionnelle et les fluctuations mentales.

A ce dernier niveau, elle développe une ténacité intelligente faite de fermeté de recul et de bienveillance. Elle enseigne le lâcher-prise, l’humilité, l’endurance, la concentration par la maitrise de l’esprit.

Vrksasana inspire un sentiment d’ancrage solide au sol, la sensation d’acquérir l’équilibre dans sa verticalité, se sentir centrer, ressentir l’apaisement du mental et ainsi cultiver la confiance en soi, ouvrir l’espace sur le monde tout autour et accueillir la douce caresse de Sentosha, le contentement.

Le fait de pratiquer, peut affiner une certaine sensibilité, voir une attirance pour les arbres et parfois même susciter le développement de certaines perceptions. Etreindre un arbre, ressentir son énergie vibrante est tout à fait remarquable et, il suffit de s’assoir sous ses branches pour en bénéficier.

Les arbres sont vivants. Ils nous inspirent tant ! Nous ne cessons d’interagir par nos souffles complémentaires. 

Les arbres sont sensibles à tout ce qui les entoure et constituent une source de sagesse pour ceux qui savent les écouter.

« Saviez-vous que les arbres parlent ? Ils le font pourtant ! Ils se parlent entre eux et ils vous parleront si vous les écoutez. » Buffalo Walking

Apprendre ou réapprendre à les contempler, à les ressentir avec tous les sens, se connecter à eux par la pratique de vrksana : une grande leçon d’humilité.

Retrouver le merveilleux de la nature de l’arbre, la magie de l’enfance, croire encore que tout est possible… Réenchanter le monde, le quotidien, pour que chacun retrouve à l’intérieur et autour de lui, toutes les richesses qui se déploient. L’émerveillement se cultive dans la présence par des pratiques régulières pour récolter les fruits de l’attention portée et les savourer.

Ecoute ton coeur sous un arbre, poème de Susanna Tamaro 

Chaque fois que tu te sentiras perdue, indécis, pense
aux arbres, souviens-toi de leur façon de pousser.

Souviens-toi qu’un arbre avec beaucoup de feuillage et
peu de racines peut être déraciné au moindre coup de vent,
tandis que, dans un arbre avec beaucoup de racines et peu de
feuillage, la sève court difficilement.

Racines et feuillage doivent pousser dans les mêmes
proportions, tu dois être dans les choses et au-dessus,
ainsi seulement tu pourras offrir ombre et refuge, te
couvrir de fleurs et de fruits quand ce sera la saison.

Quand plusieurs routes s’offriront à toi, et que tu ne
sauras pas laquelle choisir, n’en prends pas une au hasard,
mais assieds-toi et attends.

Respire profondément, avec confiance, comme le jour où
tu es venue au monde, sans te laisser distraire par rien.
Attends encore et encore.

Ne bouge pas, tais-toi et écoute ton coeur.
Puis quand il te parlera, lève-toi et va où il te porte.